« 11 octobre 1854 » [source : BnF, Mss, NAF 16375, f. 333-334], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1673, page consultée le 04 mai 2026.
Jersey, 11 octobre 1854, mercredi après midi, 3 h.
Il y a aujourd’hui huit jours, mon cher petit homme, que j’étais aux prises avec la forbante [stward] et que je me voyais prête à passer, moi et ma jervarde, à l’état de Gazza Ladra1. Grâce à la présence de mon demi gendarme Asplet2 j’ai pu m’en tirer pour un shelling, moins que rien comparé à l’écorchure dont j’étais menacéea. Serais-je plus heureuse avec ma nouvelle propriétaire ? Je n’ose pas l’espérer mais dans tous les cas je compte sur l’épouvantail Philippe pour intimider la mauvaise foi [latente ?] de mes nouveaux aubergistes. En attendant tu oublies que tu es de musique ce soir et que je te verrai très peu et même pas du tout si tu tardes encore quelques instants puisque tu dîneras beaucoup plus tôt. Je sais bien que tu travailles, mon pauvre poëte de peine, mais je sais aussi que je n’ai pas d’autre joie en ce monde que toi. Tâcheb donc de tout concilier si tu peux : ton travail, d’abord, mon bonheur ensuite et le concert de Mlle Allix ce soir. J’ai copié ce matin, presqu’en me levant, les adorables vers d’hier. Mon Dieu ! qu’ils sont beaux, qu’ils sont puissants et immenses ! Chacune des lettres des mots semble une arche gigantesque d’un aqueduc céleste sur lequel toute la poésie sublime et divine passe. Je voudrais pouvoir te dire mon admiration mais mon pauvre esprit ne s’y prête pas et tout mon cœur et toute mon âme n’y suffisent pas. Aussi je m’arrête éblouie pour ne pas avoir le vertige de l’admiration. J’ai fait aujourd’hui une petite besogne douce et triste : j’ai rangé, relu, baisé et pleuré toutes tes lettres d’amour ; hélas ! il y a dans mon cœur des souvenirs douloureux qui reviennent à la vue d’une date, à la pensée d’un nom, à la mémoire d’un fait sans que je puisse m’en défendre. Je donnerais ma vie future pour effacer de ta vie passée tout ce qui n’a pas été moi. Pardonne-moi, mon pauvre trop aimé, de ne pouvoir pas oubliéc ce que tu as mis tant de générosité à réparer. Je t’aime trop.
Juliette
1 La Pie voleuse, opéra de Rossini créé en 1817.
a « menacé ».
b « Tâches ».
c « oublier ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage deux fois, à Plaisance-Terrace, puis au Hâvre-des-Pas.
- JanvierHugo milite pour empêcher l’exécution à Guernesey de l’assassin Tapner, en vain.
- 14 janvierHugo fait répéter Mlle Grave, qui interprètera le rôle de la Reine dans le Ruy Blas qui va être donné à Jersey. Juliette est jalouse.
- 16 janvierReprésentation de Ruy Blas à Jersey.
- 10 févrierExécution de Tapner.
- 11 févrierHugo écrit une lettre à Lord Palmerston pour protester contre l’exécution de Tapner.
- 28 aoûtHugo fait une excursion à Serk.
- Entre le 2 et le 8 octobreJuliette s’installe à Plaisance-Terrace.
- Entre le 12 et le 14 décembreJuliette déménage à la Maison du Heaume, au Hâvre-des-Pas.
